Le Philosophe Scythe, livre 12e, fable 20

(gravure; Gustave Doré)
Un Philosophe austère, et né dans la Scythie,
Se proposant de suivre une plus douce vie,
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux
Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,
Homme égalant les Rois , homme approchant des Dieux,
Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.
Son bonheur consistoit aux beautés d'un jardin.(1)
Le Scythe l'y trouva qui, la serpe à la main,
De ses arbres à fruits retranchoit l'inutile, Ebranchoit, émondoit, ôtoit ceci, cela,
Corrigeant partout la Nature,
Excessive à payer ses soins avec usure.
Le Scythe alors lui demanda
Pourquoi cette ruine: étoit-il d'homme sage
De mutiler ainsi ces pauvres habitants?
"Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage;
Laissez agir la faux du temps:
Ils iront assez tôt border le noir rivage.
- J'ôte le superflu, dit l'autre; et l'habitant,
Le reste reste en profite d'autant."
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,
Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure;
Conseil à ses voisins, prescrit à ses amis
Un universel abatis
Il ôte de chez lui les branches les plus belles,
Il tronque son verger contre toute raison,
Sans observer temps ni saison,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout langui et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
Un indiscret stoïcien:
Celui-ci retranche de l'âme
Désirs et passions, le bon et le mauvais,
Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
Il ôtent à nos coeurs le principal ressort;
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.
(1): voir citations, http://mat-leblog.over-blog.com/1-categorie-138627.html
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